Ruinart x Erwin Olaf: si les murs pouvaient parler

Posted on 12/08/2018 by Raquel Monteiro
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Chaque année, la Maison Ruinart passe sous la loupe d’un artiste chargé de réinterpréter ses valeurs en toute liberté. Cette année, Ruinart a jetté son dévolu sur le photographe Néerlandais Erwin Olaf. Carte blanche en main, c’est le côté sombre des crayères Ruinart à Reims qui attire son regard. Loin de la photo de mode glamour, loin des photos sophistiquées et léchées, l’apaisement, la sérénité et la célébration de l’éternité des sous-sols de Ruinart, de Reims et de la Champagne sont à l’honneur.

Dans sa bulle parmi des bulles, il en retire une iconographie à mi-chemin entre l’abstraction et la nature morte, une dimension primitive des profondeurs des crayères s’en dégage. L’occasion de mesurer l’empreinte humaine gravée par les artisans de la vigne de Ruinart au long des années, d’immortaliser les coulisses du champagne riche en authenticité et de rencontrer un grand photographe à la fois. Il signe un recueil inédit de 26 images en noir et blanc.

À l’occasion d’ArtBasel2016, les réinterprétations d’Erwin Olaf avaient été exposées au Collector’s Lounge. J’ai eu la chance d’y faire sa connaissance.

Erwin Olaf sous tous les angles

Pour ceux qui ne connaissent pas Erwin Olaf, impossible de résumer en quelques mots l’œuvre de cet artiste. À 57 ans, il nourrit son œuvre de questions sociales (discrimination de race, de classe, ou d’orientation sexuelle, violence dans Royal Blood et sur-consommation dans Fashion Victims), de non-dits de la société occidentale (les relations entre adultes et enfants dans Berlin, la communauté S&M dans Separation) et d’imposants projets publicitaires. Visuellement raffinées, conceptuellement provocatrices, les œuvres d’Erwin Olaf ne laissent personne indifférent.

Inscrit au panthéon des photographes incontournables, il maintient un succès dans le domaine de la publicité. Il travaille pour Microsoft, Nintendo, Nokia, Virgin, BMW, Levi’s, Laurent Perrier, Bottega Veneta et tant d’autres !

Anticonformiste, il dépasse les bornes, réalise des clichés décalés, choquants parfois explicites, souvent déconcertants. Cultivant adroitement l’art de la transgression, tel un metteur en scène, il construit soigneusement ses photos comme un plan de cinéma. De la fantaisie enchanteresse à la réalité crue, l’image flirte avec l’imaginaire, caresse les émotions fortes, tutoie la controverse. Dès ses débuts en 1981, son œuvre s’écroule sous les critiques et choque le public. Alors que les galeries et les musées l’exposent, les foules visitent ses expositions. Enfin, des années de travail acharné et de talent malmené aboutissent à une reconnaissance bien méritée. Le succès incontestable surgit toutefois à un moment noir de sa vie où une maladie pulmonaire chronique lui est diagnostiquée.

Le travail photographique d’Erwin Olaf est une odyssée à traverser. Les tabous sociaux, il les brise. Les controverses, il les accumule. Homosexuel affirmé, militant assumé, la mise-en-scène le singularise. Son œuvre est mise à nue enveloppée d’une beauté esthétique renversante.

Photographe à l’œil acéré. Résolument fidèle à lui-même, simple, franc et à l’allure bon enfant, pas très loin sous l’écorce, Erwin Olaf surprend par son honnêteté et sa fraîcheur d’esprit. Drôle, spontané et percutant, quel plaisir de le rencontrer ! Entre une flûte de champagne et ses clichés, il se prête au jeu, avec humour et bonne humeur. Rencontre.

1. Contre toute évidence dans votre œuvre pour Ruinart, ce sont les détails dans les crayères qui retiennent votre attention : les inscriptions gravées sur les murs, les fissures dans les parois usées par l’eau ruisselante. Comment a surgi cette idée ?

C’était une incroyable mission, celle de pouvoir créer quelque chose à ma guise. Chez Ruinart, le champagne, les vignes étaient une évidence pour moi au départ. Mais je sentais constamment une lutte intérieure. J’ai presque eu besoin d’une année pour découvrir ce qu’allait devenir mon réel travail. Au départ, j’avais mis en place toute un attirail de mannequins, coiffures, maquillage, costumes, scénarios et de mise-en-scène photographique. Mais au long du procès, je me suis rendu compte que ce n’était pas ce que je recherchais. Si Ruinart m’a choisi c’est parce qu’ils voulaient quelque chose proche de mon travail personnel. Je devais donc être plus curieux. En y réfléchissant, le résultat ne me contentait pas, j’étais malheureux et je commençais à vaguer dans les tunnels et à ce moment-là, j’ai découvert le côté obscur de la lumière, l’authenticité m’a frappé.

Il en découle une savante référence à l’art abstrait.

Oui, complètement ! Cette découverte était du coup beaucoup plus intéressante de part ses références à l’art moderne, à l’art abstrait et aussi à l’essence même de la photographie. Je suis naturellement revenu sur des tirages en noir et blanc et sur l’une des plus grandes caractéristiques de la photographie, le cropping, le cadrage. C’est grâce au cadrage que je réussis à en dégager de l’art abstrait parce que si je m’éloigne un demi-mètre de mon cadrage sur les parois des caves, je perds toutes les références à Rothko ou au mouvement ZERO par exemple.

2. Ces œuvres arborent une mémoire conservée, une trace humaine confiée à ses murs, autant d’expressions du temps qui passe et qui s’immortalise à jamais. Vous identifiez-vous avec ce concept? Pensez-vous à l’héritage que vous laissez?

Oui, il faut y penser dans la mesure où mon travail est considérable même s’il contient beaucoup de merde. (Rires) Donc, depuis quelque temps maintenant j’ai commencé à sélectionner mon travail. À vrai dire c’est une tâche que je n’aime pas particulièrement. Mais il est nécessaire de sélectionner mon travail, filtrer ce qui finira à la trappe.

Mais quand je pense à l’héritage que je lègue depuis mon plus jeune âge jusqu’à maintenant, il en ressort beaucoup d’honnêteté. Tout mon travail est fidèle à moi-même. Si je prends une photo de 1984 je m’y retrouve, même si je ne suis plus si agressif, ou assiégé par ma sexualité, ou apeuré d’être gay ou effrayé d’être amoureux. Désormais, à 57 ans, j’ai d’autres émotions. Mais j’arrive toutefois à percevoir beaucoup d’honnêteté, donc je ne jetterai pas cette photo même si je trouve qu’elle ne ressemble absolument à rien, je ne la jetterai pas. C’est la malhonnêteté qui finit à la poubelle, lorsque je ne me retrouve pas dans mon travail.

3. Vos sujets traduisent des émotions fortes : Violence, sexualité, vieillesse, relations humaines. Vous touchez à de nombreux sujets tabous et controverses mais vous remuez également des sujets plus mystérieux et complexes comme Rain, Hope, Grief. Comment expliquez-vous votre progression?

Quand vous photographiez dans le cadre de vos projets personnels, je trouve qu’il est fondamental d’être proche de son art, de son âme. Quand j’étais jeune, je voulais parler de sexualité et de ma façon de découvrir le monde. Puis, de 30 à 40 ans, en tant qu’homme j’avais beaucoup d’ambition et d’agressivité parce que je n’étais pas reconnu comme je voulais l’être et à mes 40 ans je suis passé par une rupture douloureuse et j’étais profondément triste, ce qui a inspiré Rain Hope Grief. Puis, j’ai découvert ma maladie pulmonaire chronique, la photographie m’a servi de thérapie, avec mes autoportraits. Les escaliers m’effrayaient, c’était un enfer le simple fait de monter des marches. Puis en vieillissant, je n’ai plus envie de conquérir le monde. Dans mon cas, je me renferme au sein de plus petits mondes, même si je reviens aux grands scénarios mais j’ai plus de couches, je suis moi-même plus complexe. Je n’ai plus 21-24 ans, je ne crie plus haut et fort, je ne suis plus en colère comme à mes 35 ans. Enfin, je peux encore être très en colère quelquefois (Rires).

4. Trouvez-vous votre travail personnel plus gratifiant que votre travail commandité? Quelles sont les principales différences pour vous?

Le travail personnel n’a aucune limite, je veux dire, aucune limite dans vos pensées, sans parler évidemment du budget. Mais j’ai besoin de commandes pour avoir 100% de liberté dans mon travail personnel. Dans mon travail publicitaire, il y a évidemment moins de liberté. Actuellement je ne tolère que 30% de mécontentement et de compromis. Pour Ruinart, il n’y a eu que 3% de non liberté parce qu’ils étaient tellement généreux et ils ont immédiatement accepté mes changements. “Oh vous voulez aller dans une autre direction, aucun problème” Alors on dit au revoir aux mannequins, aux décors, à tout le tralala. J’étais bouche bée. Actuellement, je fais aussi quelques portraits. Quand je reçois des personnes, je leur demande ce qu’elles recherchent. Et j’ai reçu un petit garçon de 9 ans, où l’on m’a donné carte blanche. Et le résultat était bluffant, et là je me suis rendu compte que si les gens me mandatent c’est bien parce qu’ils recherchent mon travail personnel. Donc les deux se retrouvent au final. Ce petit garçon de 9 ans avait une capacité extraordinaire de poser devant la caméra, mon dieu. J’ai directement dit que j’allais le « confisquer » pour mes projets personnels! (Rires)

5. Si vous deviez vous transformer en appareil photo, lequel seriez-vous ?

La Hasselblad sans aucun doute. J’aime les appareils lents mais pas trop lents. Certains appareils photos sont très lents, ce qui influence la pose du mannequin parce qu’ils l’obligent à une posture de statue. Dans ma photographie, j’aime ces appareils lents, parce que je ne m’identifie pas du tout avec les séries de tirs. J’aime la réflexion. Pendant la séance, je dois me poser continuellement les mêmes questions: “Quel est le message à transmettre ?” “De quoi s’agit-il ?” “Qui est cette fille, ce garçon ?” et la Hasselblad m’oblige à faire cette réflexion pendant la séance.

6. Lors d’une interview, vous racontiez une histoire à propos d’une stagiaire qui n’était que glamour…

(Rires) Oui! Le glamour personnifié !

Et qui voulait faire partie de votre univers photographique riche en fantaisie. Pensez-vous vivre aussi dans votre monde de fantaisie? Ou n’existe-t-il qu’à l’intérieur de votre photographie?

C’est une question très intéressante, parce que quand j’étais jeune je rêvais beaucoup. Je vivais dans mon monde de rêves. De nos jours, j’aime mentir en photographie. Je pense qu’il s’agit du médium idéal pour mentir mais je n’aimerais pas y vivre. Pourtant dans ma vie personnelle, je me retire de plus en plus dans ma sphère privée. Je vis dans un appartement à Amsterdam, dans un quartier très calme avec de magnifiques canaux, donc oui je vis quand même un peu dans mon monde mais d’un autre côté, je suis très actif politiquement. Je revendique les droits des homosexuels, donc je veux aussi faire partie de la société et utiliser mon influence si nécessaire, pas tous les jours mais par exemple suite à la fusillade d’Orlando, je réalise évidemment que je veux faire partie de cette société pour l’aider à se modeler de la meilleure façon possible.

7. Si vous pouviez jeter une bouteille à la mer destinée à un jeune photographe, que révèlerait-elle comme message ?

Dans une bouteille Ruinart? (Rires) Il est impératif de définir son style. Un style qui vous tienne à cœur, et pour ce faire il faut se connaître, être honnête avec soi-même, connaître même les recoins pourris de sa personnalité, tout le monde en a. Une fois son style trouvé, il faut s’y accrocher pendant au moins 3-4 ans parce que personne ne remarquera votre travail avant et puis petit à petit, vous pourrez conquérir le monde.

8. Leur diriez-vous de faire comme vous? De ne pas lire de publications trop actuelles?

Oui, absolument, je dois avouer que je vois beaucoup trop d’influence chez les jeunes photographes. Il est possible de se nourrir visuellement avec autant d’artistes que possible mais pas dans des publications de ce mois, de cette année. Feuilletez des magazines d’il y a 40 ans en arrière, ou passez en revue les instants de l’invention de la photographie ou découvrez les photographes morts. Il est toujours préférable d’étudier les artistes morts que ceux qui sont encore en vie, parce que ces derniers sont trop proches et un rapprochement sera inévitable entre votre univers et le sien.

Depuis le 4 juillet 2015, les coteaux, maisons et caves de Champagne sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Creusées dans la craie, les crayères Ruinart sont classées historiques depuis 1931. Au long de 38 mètres de profondeur sur 3 niveaux et 8 kilomètres de longueur, Erwin et Ruinart nous emmènent en promenade souterraine dans leur univers.

“Les photos comme le champagne ont besoin d’obscurité pour trouver la lumière.” Erwin Olaf.

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